| Titre : | Trouble dans les nombres L’État et la pénurie d’eau au Maroc (2026) |
| Auteurs : | Pierre-Louis Mayaux, Auteur ; Sara Fernandez, Auteur |
| Type de document : | Article : Article de revue |
| Dans : | Revue internationale de politique comparée (n°31, 2024/3) |
| Article en page(s) : | Pages 125 à 160 |
| Langues : | Français |
| Sujets-matières : |
accès à l'eau potable
Maroc géopolitique |
| Résumé : |
La gestion des imprévus est au cœur d’une tension structurelle dans les modes de légitimation des États contemporains. Ces derniers, en effet, revendiquent à la fois une légitimité procédurale, de type légal-rationnel, fondée sur la stabilité des règles et des comportements qui en découlent ; et une légitimité d’action, basée sur leur capacité à réagir aux crises et aux événements inattendus, y compris en dehors des cadres institués (Duran, 2009). La première incite les gouvernants à prévenir et à nier les imprévus ; la seconde à les accepter voire à les dramatiser.
Cette tension se retrouve dans le développement, relativement disjoint, de deux littératures traitant de l’évolution récente des horizons temporels des États. Les années 1990 et 2000 furent dominées par le diagnostic d’une rétractation court-termiste de l’action publique : un rétrécissement temporel étroitement relié, pour la plupart des auteurs, au tournant néolibéral et à la financiarisation du capitalisme (Harvey, 1989 ; Jessop, 2002 ; Lübbe, 2009). L’exposition accrue des économies aux fluctuations des marchés aurait érodé la « souveraineté temporelle » des États (Jessop, 2002) et plongé les anciens planificateurs dans l’« horizon d’un présent perpétuel » (Baxstrom, 2012). Cette économie politique néolibérale serait elle-même imbriquée dans des changements culturels plus profonds, marqués par l’avènement de la postmodernité et d’un « régime d’historicité présentiste » (Hartog, 2003 ; Jameson, 1991 ; Rosa, 2010). Ce présentisme repose sur une légitimité d’action : il assume les imprévus, et les dramatise même si nécessaire, afin de démontrer la capacité de l’État à y réagir de manière rapide et efficace. Par contraste, les années 2010 ont vu un regain d’attention pour la manière dont les acteurs étatiques s’employaient à atténuer aussi bien les imprévus que les incertitudes – c’est-à-dire la probabilité d’imprévus dans le futur. Cette attention fut motivée par deux phénomènes empiriques. Le premier fut la résilience, et même le redéploiement inattendu à l’échelle globale, de formes de planification économique, bien au-delà du seul capitalisme chinois qui en constitue le modèle paradigmatique (Samuel, 2017 ; Sperber, 2019). Le deuxième est ce qu’il est convenu d’appeler l’Anthropocène, et les nouvelles formes d’anticipation et de planification que ce « nouveau régime climatique » rendrait nécessaires (Latour, 2015 ; Rees, 2017). Dans les deux cas, on verrait renaître des efforts étatiques pour réduire les imprévus, aussi bien en niant ou en euphémisant leur ampleur réelle qu’en leur apportant des réponses qui, elles, se veulent régulières et prévisibles. Il s’agirait ce faisant de (re)construire l’image d’un État savant et prévoyant, connaisseur scientifique du long terme face à la myopie des autres acteurs sociaux (Andersson & Prat, 2015). Dans cette contribution, nous appelons à éviter toute polarisation autour de l’une ou l’autre de ces interprétations. Nous montrons en effet que la crise écologique rend plus attractifs, à la fois, et de manière largement contradictoire, l’acceptation et le refoulement des imprévus. C’est, de ce fait, l’analyse des mécanismes de gestion de cette contradiction, et de leur capacité à reproduire une certaine légitimité de l’action publique, qui fait l’objet de cet article. Pour ce faire, nous nous appuyons sur un cas précis, celui de la quantification des ressources en eau au Maroc. Le royaume est confronté, en effet, à une raréfaction accélérée de ses ressources hydriques. Celle-ci est attribuable à l’augmentation rapide de la demande en eau (du fait de l’expansion de l’irrigation [1] et de la hausse de la production d’eau potable liée à l’urbanisation du pays), mais aussi à une baisse de la pluviométrie moyenne interannuelle due au réchauffement climatique. Or, cette dernière constitue un grand imprévu qui vient heurter de plein fouet les politiques de l’eau marocaines. La politique ambitieuse d’édification des barrages-réservoirs initiée à la fin des années 1960 se fondait en effet sur un paradigme « stationnaire » : une conception fondamentalement stable du climat et de l’hydrologie. Les sécheresses du début des années 1980 et du début des années 1990 n’avaient pas ébranlé ce paradigme. Elles n’avaient fait qu’encourager la mobilisation accrue des eaux souterraines, grâce à des forages privés, pour compenser une baisse des précipitations alors perçue comme passagère. Elles avaient donc, paradoxalement, renforcé l’idée qu’il y avait de l’eau en abondance dans le royaume, qu’il suffisait d’aller chercher en effectuant les investissements appropriés. |
| Fonds : | Courant |

